J'ai un compte Facebook, je m'en sers et j'en suis pas spécialement fier.

Pourtant, je ne suis pas un utilisateur très actif, je ne partage quasiment rien de ma vie privée, ni photos personnelles, ni géolocalisation, ni messagerie instantanée, quasiment aucun statuts 3615MyLife et pourtant, par mes quelques j'aime, par mes quelques commentaires, par mes quelques messages privés, par les personnes avec qui j'interagis, par les lieux d'où je me connecte, par les quelques liens que je partage et par toutes les données que Facebook collecte en sous-marin, Mark Zuckerberg (le fondateur de Facebook, nda) en connaît un rayon sur moi. Et ça me file des ulcères de lui filer autant de données personnelles.
Et encore, heureusement que des extensions comme Ghostery permettent de limiter la surveillance des sites que je visite en dehors de Facebook.

Sincèrement, je trouve que Facebook est un outil formidable pour rester en contact et interagir avec son entourage. J'adore ce système de "j'aime". Ça parait futile (et ce l'est certainement) mais cliquer sur "j'aime", pour ma part, c'est aussi envoyer un signe d'intérêt à une personne que j'apprécie, c'est aussi envoyer un "hey, j'suis content de suivre ton actu". FB a ce truc en plus du mail qui s'apparente plus à des échanges autour d'une grande table qu'à un échange de courrier. J'aime cette interaction plus casual que procure Facebook avec les gens que je connais personnellement.

Mais voilà, je me sens tenaillé entre mon envie de partager, de papoter, d'avoir des news de mon entourage et mon envie de quitter cet ogre gargantuesque.

separateur.gif

On m'a plusieurs fois rétorqué, sur FB ou ailleurs, que « de t'façon, on est tous fichés » et que « c'est quand même mieux de voir ses amis en vrai que dans un monde virtuel », comme si c'était mieux avant, et que la solution était, en filigrane, de ne plus se servir d'internet. Bah oui tiens, évidemment que c'est mieux de voir ses amis IRL [1], mais quand ses mêmes amis déménagent à plusieurs centaines voir plusieurs milliers de kilomètres de chez soi, c'est tout de suite moins facile de se retrouver autour d'une bière ou dix pour l'apéro. Facebook donne un peu cette impression d'avoir toujours ses amis à porter de clics. Et c'est quand même une petite révolution ça. Et puis, ne plus se servir d'internet, c'est baisser les bras et faire une croix sur un outil qui est quand même bien pratique.

Alors, oui, on a certes beau être fiché depuis un moment, il y a pourtant une différence fondamentale avec la situation pré-surveillance massive. Là où votre médecin, tenu par le secret professionnel, était l'un des seuls, hors proches, à connaître vos problèmes de santé, là où votre supermarché habituel connaissait quelques une de vos habitudes de consommation, là où votre opérateur de téléphone était l'un des seuls à connaître vos contacts réguliers, nous sommes désormais dans une société où de grosses compagnies comme Google ou Facebook connaissent tout de nous, parce que nous leurs offrons sur un plateau un volume gargantuesque d'informations, et nous les leur offrons volontairement. Ça pourrait paraître anodin mais ça fait une différence fondamentale entre la situation où nos informations personnelles étaient décentralisées et cette situation actuelle où le croisement des informations n'est quasiment même plus à faire. C'est comme ça qu'on a aboutit à une surveillance de masse de la part de la NSA et de ses complices.
La Stasi en rêvait, Google et Facebook l'ont fait.

"Don't be evil"[2] qu'ils disaient.

separateur.gif

Je passe volontairement sur les arguments classiques du "j'ai rien à cacher" et "c'est pour notre sécurité". Je vais pas m'étendre là dessus ici, ces 2 arguments méritent une bafouille complète que je ferais plus tard.

Mais pour ma part, j'ai du mal à comprendre ce fatalisme ambiant quand j'évoque ces sujets. Je veux dire, on sait depuis un moment que Facebook a été financé par un fond d'investissement privée lié à la CIA dans une sphère où l'on peut côtoyer des entreprises comme Palantir. Pour le coup, ce n'est même pas du conspirationnisme primaire que de dire que Facebook a été poussé à la popularité pour la surveillance de masse quand sait que In-Q-Tel (ce fameux fond d'investissement) sert à, je cite Wikipedia, « repérer et financer des entreprises concevant des technologies commerciales originales pouvant être adaptées à la communauté américaine du renseignement »[3] et Snowden nous l'a prouvé au cours des derniers mois. On comprend mieux pourquoi Zuckerberg pense que le concept de vie privée est périmé et on rigole (jaune) quand il nous dit que le gouvernement américain est une menace pour internet.

Facebook a tout pour qu'on le quitte, ses dangers, on les connaît depuis bien longtemps, on sait que c'est un pokedex humain, on sait qu'il censure, on sait qu'ils se font un blé monstre sur notre dos avec nos données personnelles et maintenant, Snowden nous agite sous le nez des preuves que Facebook est aussi un outil de surveillance massive par la NSA.

On sait tout ça, alors pourquoi avoir encore envie d'y rester ? Pourquoi y poster encore autant d'éléments concernant sa vie privée ?
La question est à moitié rhétorique et j'ai bien quelques éléments de réponse. Pour ma part, je dirais qu'on y reste :

  • Parce que FB possède le principal pour qu'on y reste, ses contacts. Et migrer vers une alternative sans ses contacts, c'est un peu comme une raclette sans fromage, une bière sans alcool ou un monde sans chocolat.
  • Parce que les gens ne sont pas au courant. Pourtant l'affaire Prism a apportée quelque chose de positif, une portée médiatique sans précédent. Sérieusement, comment ne pas être au courant ?
  • Parce que les gens ne réalisent pas et parce qu'ils n'ont pas pris conscience. Ce qui se traduit souvent par un "j'm'en fous que la NSA connaissent la couleur de mon caleçon" sans se rendre compte que ça va bien au delà de ça.
  • Parce que les gens ne pensent pas avoir les bagages techniques pour s'émanciper. Et ils auront sûrement raison pour certains points et tord pour d'autres. Reste qu'on a toujours quelqu'un qui s'y connaît qui pourrait mutualiser un truc pour son entourage (mais je reviendrais là dessus dans un autre article).
  • Ah, et aussi parce qu'il y a des jeux rigolos (/sarcasme).

Ce qui m'amène à repenser à ce que disait Jérémie Zimmerman lors de son speech à Pas Sage en Seine 2013 (vers 15'50 de la vidéo) :

Je pense que là on a une responsabilité, on a un devoir en tant qu'individu. A partir du moment où on a compris cela, ne pas propager ses valeurs, ne pas propager ses idées, ne pas travailler activement à faire prendre conscience de cela et ne pas aider les uns et les autres à prendre en main ces technologies, c'est laisser faire ce choix de société du contrôle absolu par ces quelques entreprises et toutes les institutions nourries aux contrats des marchands de canons qui les contrôlent.

Évidemment qu'il y a cette envie d'emmener tous ses contacts vers d'autres horizons plus respectueux et plus libres, mais parfois, on se dit que le boulot d'éducation est tellement énorme, que la résistance de ses contacts à tout apprentissage numérique est tellement gigantesque (« ouais t'façon, tu sais, moi j'y comprends rien en informatique »), qu'on en est dépité, blasé et démotivé. Pourtant on est quand même assez nombreux, on est pas seul dans notre coin à avoir pris conscience, et je suis content de voir cette effervescence positive autour de Prism. Mais j'ai l'impression que le gros de la population s'en fout, ça a l'air d'être tellement abstrait et fataliste pour le grand public. Pourtant, je comprends volontiers qu'en cette période maussade, ce ne soit pas une priorité pour un certain nombre, je peux aussi comprendre que quelqu'un qui sache conduire ne veuille pas mettre les mains dans le cambouis et n'ait pas l'ambition de devenir mécano. Tout ça, je peux le comprendre. Mais ce que je déplore, c'est le manque de curiosité, le manque de réflexion, voir le manque d'intérêt pour ses propres données personnelles, pour les parcelles d'intimités et de vie privée que chacun donne volontairement à des entreprises commerciales qui se font du business avec.

En fait, il y a peut-être une autre raison à laquelle les gens restent sur Facebook. Le manque d'alternatives viables. Oh, il y en a des alternatives, Friendica, Diaspora*, Movim pour ne citer qu'elles. Mais elles ne fédèrent pas autant que Facebook.

En tous cas, je tenterais le coup quand même en montant un pod Diaspora* ou Friendica. Malgré que j'ai bien conscience que les quelques personnes qui s'inscriront par curiosité ne persévéreront certainement pas, tout ce qu'on peut faire avec ces réseaux, on peut le faire avec Facebook et en plus, ya des jeux rigolos sur Facebook.

Bref, je suis un peu tout colère

Enfin, bref. « Mes photos personnelles n'ont rien à foutre sur les serveurs d'une entreprise américaine », c'est la réponse que j'ai donné à quelqu'un qui m'avait fait remarquer que je n'avais aucune photo de ma gueule sur Facebook. Mais j'aurais pu très bien titrer ce bout de texte, « Manifeste pour embarquer ses chums vers des horizons plus libre ».

Parce que j'ai encore envie d'y croire, j'ai envie de croire qu'une alternative libre, décentralisée, respectueuse et user-friendly sorte du lot, j'ai encore envie de croire que la masse de gens qu'on appelle le grand public et les néophytes se sortent les doigts du cul pour apprendre. Et malgré les essais que j'ai pu lire sur les comportements des foules (Gustave Le Bon entres autres), j'ai encore envie d'espérer, peut-être naïvement, avec un soupçon d'utopie, mais si on n'y croit plus, autant partir vivre reclus dans une grotte.

Parce que le pire, c'est qu'il y a des alternatives et des solutions.

Photo de Julian Assange, Keep fighting

En fait, ce blabla, j'avais commencé à l’écrire début août 2013 en pensant à mes quelques contacts Facebook qui seraient susceptible d'aller le lire par curiosité. J'ai bien conscience que je râle régulièrement sur Facebook tout en continuant de l'utiliser, même avec parcimonie. Mais un jour, je pense que j'en aurais tellement marre que j'en viendrais à fermer mon compte, et chie d'dans pour ceux qui veulent rester dans leur prison dorée, ce sera pas faute d'avoir prévenu.

Merci d'avoir lu jusqu'au bout.

PS : Évidement, Facebook n'est pas le seule entreprise à boycotter, Google, Microsoft, Amazon, Paypal et Apple ne valent pas mieux.

Notes

[1] IRL > In Real Life

[2] "Don't be evil" était l'ancienne devise de Google

[3] Page Wikipedia d'In-Q-Tel